Puissance Médiatique
Analyses et critiques sur les consommés de poulettes hypermédiatisées.Archive pour décembre 9, 2007
La cité des enfants perdus (1995)-La sacralisation du rêve: conception sociétaire biaisée…
Résumé et contexte du film
Le rêve est l’exutoire de nos pulsions réprimées, sans le rêve, l’humain se voit conduit directement à l’aliénation. Dans le film La Cité des enfants perdus, il devient, pour nous spectateurs, un songe éveillé, irréel, empreint d’une tension, qui elle est bien réelle. Dans ce film, nous retrouvons des enfants trop matures pour leur jeune âge s’opposants à des adultes qui n’ont jamais -ou mal- vieillis, tous à la quête d’un rêve inaccessible, cloisonnés sur une île perdue dans le “nomansland”, décrépie. L’un des principaux personnage, Krant est vieilli trop rapidement car il ne peut rêver, ses émotions en sont figées, glacées, et à la fin de cette cristallisation, une seule solution se présente à ses yeux: retrouver ses illusions par le biais des rêves enfantins volés préalablement. Il en est ainsi de la trame de fond où se tisse, s’enchevêtre, l’histoire amalgamée de rêves conjoints désabusés.
Le film La cité des enfants perdus est une désacralisation du rêve.Le rêve y est désacralisé sous tous les angles. Il constitue le désenchantement de l’image…par l’image.Avec une exploitation quasi abusive, tous les moyens sont mis en œuvre afin de traiter le sujet central : la vision, le rêve. À titre d’exemple, les Cyclops veulent voir ce qui pour nous est irréel -ce que Debord nommait la société du spectacle. Il est une critique cynique empreint d’une ironie plus que certaine de notre rapport avec la réalité sociale. En ce sens, il s’inscrit comme une critique sociétaire par sa seule création : quasiment tous les dogmes y sont confondus. Le produit fini que constitue ce film est dans son essence même une critique des médias de masse en lui-même : il vilipende l’image de la réalité qu’il nous sur-représente. Le rêve nous est vendu et nous adhérons à ce principe comme d’un état de fait. Ce film nous oblige à revoir ce que la société, dans laquelle nous vivons, nous a fait croire être la réalité et les moyens de l’atteindre. C’est la désillusion du rêve. Cette désacralisation se produit, entre autres, par une sur représentation des symboles tout au long du film. De la sorte, l’histoire se déroule dans un univers onirique où l’expressionnisme et le surréalisme font force de loi. Chaque aspect du décor est symbolique, chaque objet est choisi afin de jouer sur la subjectivité qu’il peut transmettre au spectateur. Il y a perte de l’authenticité de l’art, perte de l’Aura, ici dans l’œuvre cinématographique, qui se voit être corrompue par sa diffusion marchande laquelle lui octroie une valeur d’échange.
C’est dans un même ordre d’idées que se jouxte la théorie de Guy Debord : la dualité infranchissable entre le réel et irréel produit par l’image. Ce point est d’ailleurs un pivot de l’œuvre filmique. Ainsi, par le biais des jeux de caméras (images concaves et convexes), les images tendent à se rendre surréelles. Au lieu de créer la brèche entre le réel et irréel, les techniques cinématographiques de l’époque (1995, l’évolution fut rapide depuis) nous plongent dans un simulacre de réalité tout au long du film. Nous restons suspendu entre le rêve et la réalité, entre le monde des adultes et celui de l’enfance, entre le laid et le beau, dans une aura intangible. Nous sommes sur l’île des enfants perdus -tel que l’héroïque Peter Pan nous l’avait déjà proposé- devenue une cité post-moderne apocalyptique. Un univers de symboles à trop de sens, sauf celui auquel l’esthétique objective contemporaine nous a socialisé. Dans le contexte d’une société post-télévisée, où la télévision nous impose son réalisme et ses réalités, le cinéma, dans cette compétition; nous nous voyons retirer cette faculté de tracer la limite entre le réel et le rêve, peu à peu[1]. C’est aussi dans cette optique que La Cité des enfants perdus, tente de racoler le spectateur. Le spectateur s’identifie à cet univers d’aliénés par l’entremise des images mêmes du film. Le truchement subtile des images de synthèses intercalées aux réelles établit ce lien avec parcimonie. La lenteur dans la progression enforcit encore plus cette recherche attentive, cette investigation. Les images de synthèse (les puces, les bouteilles à rêve, les métamorphoses de Miette et Krank dans la séquence de rêve, les contorsions du laboratoire de Krank, la larme de Miette…), dues à Buf Compagnie, ont nécessité 15 personnes et 10 mois de travail pour 5 minutes à l’écran, soit 48 prises… Lors de sa sortie, La Cité des enfants perdus aurait ainsi été le film contenant, en durée, le plus d’images de synthèse au monde ! Au total, c’est 17 minutes qui furent entièrement conçues à l’aide de trucages numériques (40 000 images digitalisées !), soit un total de 144 prises, par la société française Dubois (travail supervisé par Pitof). La preuve est faite que nous avons réellement évolué…
Le thème central abordé par les co-scénaristes, Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, est le regard que l’on porte sur l’Autre, mais aussi, celui que nous nous portons : le rêve y devient le véhicule de transmission de cette vision. Orchestré avec une subtilité recherchée, nombre de moyens sont mis en œuvre afin de nous amener à rêver avec les personnages. Parallèlement, cela suscite dans le spectateur une tempête d’émotions. Faut-il seulement lire quelques critiques pour percevoir ce bouillonnement sentimental -lesquelles sont diamétralement opposées bien souvent. Bref, ce film éveille des sentiments enfouis aux tréfonds de nos êtres inconscients. Ce film en est un à voir, à revoir…les yeux grands fermés.
N.B. Par les mêmes réalisateurs, le césarisé Delicatessen ainsi qu’Alien V, où, fait rarissime un studio géant a fait confiance à deux réalisateurs étrangers (Français), pour poursuivre les aventures de Rippley et de ses désagréables extraterrestres.
[1] Youssef Ishaghpour énonce cette distanciation théâtrale dans son texte Puissance et désenchantement de l’image, page 170.